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 "Chronicles" by Bob Dylan

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High Water
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MessageSujet: "Chronicles" by Bob Dylan   Dim 20 Mar - 18:02

Voilà, comme vous devez tous le savoir, Bob Dylan a faire paraître récemment le 1er volume de ses "Chroniques". study



Je les ai lues il y a deux mois, en anglais bien sûr... cheers

Franchement, tout admirateur de Bob doit avoir eu sous la main ce livre passionant.
Le style est clair, agréable, sincère, honnête, non sans humour.

Bob évoque ses débuts, les artistes qui l'ont inspiré etc etc et cela casse qq idées reçues.

Qui l'a découvert? Qui a aimé?

A quand le volume 2? tongue
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Broots
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Dim 20 Mar - 19:30

Je suis entrain de lire le premier volume... mais a vrai dire m'asseoir avec un livre n'est pas un reflexe chez moi alors meme si j'adore ca (surtout Chronicles qui est genial) je n'avance pas beaucoup
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High Water
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Dim 20 Mar - 22:17

Broots a écrit:
Je suis entrain de lire le premier volume... mais a vrai dire m'asseoir avec un livre n'est pas un reflexe chez moi alors meme si j'adore ca (surtout Chronicles qui est genial) je n'avance pas beaucoup

Je l'ai lu en une semaine geek

J'adore trop quand il parle de Picasso et de son mariage à 79 ans, quand Bob fait "Wow..." Laughing

Je suis aussi en train de faire un disque avec toutes les chansons qu'il évoque qui l'ont marqué Mr. Green
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Broots
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Dim 20 Mar - 23:30

Tu me passeras ce CD! Very Happy
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High Water
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Dim 20 Mar - 23:32

Broots a écrit:
Tu me passeras ce CD! Very Happy

No problem Surprised Wink
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Rogojine
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Mar 22 Mar - 23:59

Broots a écrit:
Tu me passeras ce CD! Very Happy

Pareil! Mr. Green
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High Water
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Mer 23 Mar - 0:03

Rogojine a écrit:
Pareil! Mr. Green

Si tu arrêtes de démolir les Beatles Surprised

Wink
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Rogojine
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Mer 23 Mar - 0:09

Les beatles? C'est le meilleur groupe du monde!

Je pense que je vais me prendre du quote de temps en temps moi Razz
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High Water
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Mer 23 Mar - 0:16

Rogojine a écrit:
Les beatles? C'est le meilleur groupe du monde!

Bon, ça va, je vois que tu rentres dans le droit chemin thumright
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High Water
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 29 Avr - 0:12

Dans le nouveau Télérama (du 30 avril au 6 mai), il y a un long article sur Bob et sur ces Chronicles. Elles viennent en effet d'être traduites en français. Filez chez votre marchand de journaux!!! Wink
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odradek
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 29 Avr - 11:57

zigmounette a écrit:
Dans le nouveau Télérama (du 30 avril au 6 mai), il y a un long article sur Bob et sur ces Chronicles. Elles viennent en effet d'être traduites en français. Filez chez votre marchand de journaux!!! Wink

http://bdylan.forumactif.com/viewtopic.forum?t=32 Wink
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 29 Avr - 12:45

phasme a écrit:

http://bdylan.forumactif.com/viewtopic.forum?t=32 Wink

J'avais pas vu... Mr. Green

Au moins ceux qui n'étaient pas au courant le sauront maintenant! Razz
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odradek
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 29 Avr - 15:09

Un petit passage que j'aime bien :

'La folk music était un paradis auquel j'ai dû renoncer, comme Adam a quitté le jardin d'Eden. C'était simplement trop parfait. Quelques années plus tard, c'est une tempête de merde qui s'abattait. Et tout commencerait à à brûler. Les soutiens-gorge, les livrets militaires, et les ponts derrière soi.'

Smile
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 29 Avr - 18:59

phasme a écrit:
Un petit passage que j'aime bien :

'La folk music était un paradis auquel j'ai dû renoncer, comme Adam a quitté le jardin d'Eden. C'était simplement trop parfait. Quelques années plus tard, c'est une tempête de merde qui s'abattait. Et tout commencerait à à brûler. Les soutiens-gorge, les livrets militaires, et les ponts derrière soi.'

Smile

Pas mal... Mr. Green Mais je trouve qu'en anglais ça rend mieux I love you

J'adooore le passage où il parle de Picasso et de son mariage à 79 ans: il commente l'événement pas un "Wow." Razz
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 29 Avr - 19:02

zigmounette a écrit:
phasme a écrit:
Un petit passage que j'aime bien :

'La folk music était un paradis auquel j'ai dû renoncer, comme Adam a quitté le jardin d'Eden. C'était simplement trop parfait. Quelques années plus tard, c'est une tempête de merde qui s'abattait. Et tout commencerait à à brûler. Les soutiens-gorge, les livrets militaires, et les ponts derrière soi.'

Smile

Pas mal... Mr. Green Mais je trouve qu'en anglais ça rend mieux I love you

J'adooore le passage où il parle de Picasso et de son mariage à 79 ans: il commente l'événement pas un "Wow." Razz

My english is not rich : j'attends donc la sortie 'française' (laquelle sera agémentée d'un double cd).
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 29 Avr - 19:14

phasme a écrit:
Un petit passage que j'aim

My english is not rich : j'attends donc la sortie 'française' (laquelle sera agémentée d'un double cd).

Double cd? J'ai trouvé celui de l'édition américaine et il n'y a que 6 pistes... Crying or Very sad
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odradek
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 29 Avr - 19:24

zigmounette a écrit:
phasme a écrit:
Un petit passage que j'aim

My english is not rich : j'attends donc la sortie 'française' (laquelle sera agémentée d'un double cd).

Double cd? J'ai trouvé celui de l'édition américaine et il n'y a que 6 pistes... Crying or Very sad

Laughing

Tu n'auras qu'à acheté la version française...

Le double cd (annoncé dans les inrocks et dans télérama Wink ) sera composé de chansons diverses et variées d'artistes que Dylan admire (Guthrie, Hank Williams, Robert Johnson etc etc). En gros.
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High Water
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 29 Avr - 19:34

phasme a écrit:

Tu n'auras qu'à acheté la version française...

Le double cd (annoncé dans les inrocks et dans télérama Wink ) sera composé de chansons diverses et variées d'artistes que Dylan admire (Guthrie, Hank Williams, Robert Johnson etc etc). En gros.

Ils ont copié sur mon idée, j'ai composé un cd à partir des chanteurs que Dylan évoque dans son bouquin... Evil or Very Mad
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odradek
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 29 Avr - 19:45

zigmounette a écrit:
phasme a écrit:

Tu n'auras qu'à acheté la version française...

Le double cd (annoncé dans les inrocks et dans télérama Wink ) sera composé de chansons diverses et variées d'artistes que Dylan admire (Guthrie, Hank Williams, Robert Johnson etc etc). En gros.

Ils ont copié sur mon idée, j'ai composé un cd à partir des chanteurs que Dylan évoque dans son bouquin... Evil or Very Mad

Intente un procés !
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Rogojine
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Mer 4 Mai - 20:33

Cinq extraits pris sur le site de télérama: cheers

New York

"Je suis né au printemps 1941", écrit Bob Dylan, un peu vague. "Un monde volait en morceaux, et déjà le chaos fichait son poing dans la figure des nouveaux venus." Plus loin : "En 1951, j'étais à l'école primaire. On nous forçait à nous réfugier sous nos pupitres quand les sirènes hurlaient, parce que les Russes avaient décidé de nous bombarder." En 1961, "l'école était finie et je me trouvais maintenant à New York". A cette période initiatique où le jeune gars de Hibbing (Minnesota) découvre la métropole et son Village folk, Dylan consacre des pages denses et détaillées.

« Greenwich Village regorgeait de clubs, de bars et de cafés, tous dédiés au folk. Ceux d'entre nous qui passaient de l'un à l'autre jouaient des traditionnels, des blues ruraux et de vieux airs de danse. Peu écrivaient leurs propres chansons, mais Tom Paxton et Len Chandler le faisaient. Ils plaquaient leurs textes sur des mélodies anciennes, ce qui était bien accepté. Len et Tom empruntaient à l'actualité, s'inspiraient d'articles de journaux, d'histoires folles ou décalées - une bonne soeur se marie, le prof du lycée saute du pont de Brooklyn, des touristes pillent la station-service, une reine de Broadway se fait rosser dans la neige, etc. Len arrivait généralement à en extraire quelque chose, à trouver un point de vue. Ce que faisait aussi Tom Paxton bien que sa ballade la plus connue, Last Thing on my mind, raconte l'histoire d'un amoureux délaissé. J'ai écrit une ou deux chansons dans cette veine, que j'ai glissées dans mon répertoire, sans être très convaincu du résultat. [...]

Ces chansons à thème, dans l'ensemble, n'étaient pas des chansons engagées - des protest songs. Le terme de "chanteur engagé" n'existait pas plus que celui d'"auteur-compositeur". On était interprète ou on ne l'était pas, folk singer ou pas folk singer - et puis c'est tout. Le terme de chanson réaliste avait cours, mais on l'employait peu. J'ai essayé d'expliquer plus tard que je n'étais pas, à mon sens, un chanteur engagé, qu'il y avait eu méprise. Je ne contestais rien de plus que Woody Guthrie ne le faisait dans ses chansons. Si lui était un chanteur engagé, alors Jelly Roll Morton et Sleepy John Estes en étaient aussi. En revanche, j'écoutais très souvent des chants de révolte, et ceux-là me touchaient vraiment. Les Clancy Brothers - Tom, Paddy, Liam - et leur pote Tommy Makem en interprétaient tout le temps.

Me liant d'amitié avec Liam, j'ai pris l'habitude de l'accompagner très tard à la White Horse Tavern de Hudson Street, un bar fréquenté surtout par des Irlandais. Pendant des nuits entières ils chantaient des chansons à boire, des ballades du pays et, avec une pêche à tout casser, des chants de révolte. Et c'était vraiment du sérieux, ces chants de révolte. La langue était verte, provocante, les paroles vives et pleines d'action, et ils y allaient avec délectation. Le chanteur avait un oeil pétillant et joyeux, ça faisait partie du jeu. J'adorais ces chansons, elles vous restaient des heures en tête, jusqu'au lendemain. Et il ne s'agissait pas d'engagement, mais de rébellion. Même dans une vraie chanson d'amour, une ballade simple et mélodieuse, la révolte grondait au coin du couplet. On n'y coupait pas. J'en avais d'assez proches dans mon répertoire, pleines de grâce et de douceur, du moins jusqu'à ce qu'un événement tragique en perturbe le cours. En lieu et place de la révolte, c'était la mort qui arrivait. Et la révolte me parlait davantage. Le rebelle était bien vivant, romanesque, honorable. Pas la Faucheuse.

Je me suis demandé si je n'allais pas me convertir. Seulement, le paysage américain n'avait pas grand-chose à voir avec l'Irlande, et il m'aurait fallu leurs tablettes, leurs cunéiformes - un graal des temps anciens pour éclairer la voie. Je comprenais bien quel genre de chansons je voulais écrire, je ne savais tout bonnement pas comment m'y prendre.

Je faisais tout vite : penser, manger, parler, marcher. Même mes chansons, je les chantais vite. J'avais besoin de me calmer les idées si je voulais m'improviser compositeur avec quelque chose à dire.

Faute de pouvoir mettre des mots exacts sur ce que j'avais en tête, j'ai commencé à faire des recherches générales à la bibliothèque municipale de New York, un bâtiment monumental aux sols et aux murs couverts de marbre, aux salles voûtées, et aux immenses chambres souterraines à moitié vides. Cet endroit irradie le triomphe et la gloire. Dans une des pièces du haut, j'ai étudié les microfilms des journaux de 1855 à 1865 pour me faire une idée de la vie quotidienne à cette époque. J'étais moins intéressé par les sujets abordés que par la langue et la rhétorique. Des journaux comme le Chicago Tribune, le Brooklyn Daily Times, le Pennsylvania Freeman, le Memphis Daily Eagle, le Savannah Daily Herald ou le Cincinnati Enquirer. Ils ne parlaient pas d'un autre monde, c'était le même, quoique pénétré d'un plus vif sentiment d'urgence - et l'esclavage n'était pas le seul problème. J'ai lu des brèves sur le mouvement progressiste, les ligues de vertu, l'accroissement de la criminalité, le travail des enfants, les sociétés de tempérance, les misérables salaires des usines, les serments de fidélité des Etats, et le renouveau religieux. On a l'impression que les colonnes vont exploser, que la foudre va s'abattre et tout le monde périr. On se réfère partout [au Nord comme au Sud, NDLR] au même Dieu, on cite la même Bible, les mêmes lois, la même littérature. [...]

On se demande comment un peuple, uni par sa géographie et ses idéaux religieux, peut se retrouver divisé en ennemis aussi acharnés. Au bout d'un moment, on ne perçoit plus qu'une culture du ressentiment, du schisme - une époque noire, le mal contre le mal, l'être humain rejeté loin de sa destinée. Le tout est un long chant funèbre, peuplé de thèmes imparfaits, d'idéologies abstraites, de personnages épiques, barbus et exaltés, qui ne portent pas nécessairement le bien dans leur coeur. [...] Tout ça vous donne la chair de poule. Mon époque ne ressemblait pas à celle-là, et pourtant si, mystérieusement, par le truchement de la tradition. Et pas qu'un peu. Je vivais comme tout le monde sur un large éventail d'acquis, et la psychologie des temps révolus y était profondément ancrée. En braquant le projecteur, on révélait toute la complexité de la nature humaine. La guerre a mis l'Amérique sur la croix, et elle est morte avant de ressusciter. Ça n'était pas un artifice. Cette vérité écoeurante allait servir de patron universel à tout ce que j'écrirais.

J'ai entassé dans ma tête autant de faits et d'informations que je pouvais supporter, puis je les ai verrouillés à l'ombre pour les laisser dormir. Je pouvais envoyer un camion les récupérer plus tard. »

Les casse-pieds


L'été 1966, Dylan est victime d'un accident de moto. Il se repose à Woodstock, paisible campagne de l'Etat de New York, trois ans avant le festival. Là vivent les musiciens du Band. Là suivent des indésirables.

« Quelques années plus tôt, Ronnie Gilbert, un membre des Weavers, m'avait présenté en ces termes à un festival de folk à Newport : "Et le voici... Prenez-le, vous le connaissez, il est à vous !" Le mauvais augure m'avait échappé. On n'avait jamais annoncé Elvis de cette manière. Prenez-le, il est à vous ! C'est fou, de dire un truc pareil ! Mon cul, oui. Pour autant que je sache, je n'ai jamais appartenu à personne, ni alors ni maintenant. J'avais une femme, des enfants, que j'aimais plus que tout, j'essayais de subvenir à leurs besoins, d'éviter les ennuis. Mais les ténors de la presse continuaient de faire de moi l'interprète, le porte-parole, voire la conscience d'une génération. Elle est bien bonne. Je n'avais fait que chanter des chansons nettes et sans détour, exprimant avec force des réalités nouvelles. Cette génération, je partageais fort peu de choses avec elle et je la connaissais encore moins. Depuis dix ans que j'étais parti de chez moi, je ne vociférais les opinions de personne. Mon destin et la vie me réservaient sans doute encore des surprises, mais représenter une civilisation, non. La vraie question était d'être fidèle à moi-même. J'étais plus un conducteur de bestiaux qu'un petit joueur de flûte.

[...] Je me suis retrouvé coincé à Woodstock, vulnérable, avec une famille à protéger. Si vous lisiez la presse, c'est un tout autre portrait qu'on rendait de moi. Le rideau de fumée avait pris une épaisseur étonnante. Il semble que le monde a toujours eu besoin de boucs émissaires - de quelqu'un pour mener la charge contre l'Empire romain. Seulement, l'Amérique n'était pas l'Empire romain, et il faudrait trouver quelqu'un d'autre pour sortir du rang et se porter volontaire. Je n'ai jamais vraiment été plus que ça : un musicien de folk qui scrutait la buée derrière un écran de larmes, dont les chansons flottaient dans une brume lumineuse. Voilà qu'elle me crevait à la figure, qu'elle était suspendue au-dessus de ma tête. Je n'étais pas un prêcheur, je ne faisais pas de miracles. A ma place, n'importe qui serait devenu fou.

[...] Le plan d'accès de la ferme avait dû être affiché dans les cinquante Etats, à l'usage des largués et des drogués. Les tapeurs et les tordus y venaient en pèlerinage depuis la Californie. C'était des effractions à toute heure de la nuit. Les premiers étaient de simples vagabonds qui violaient la propriété - apparemment inoffensifs, mais suivis rapidement par des gauchistes crapuleux venus voir le prince de la contestation, des gens aux tenues les plus étranges, des filles à tête de gargouille, des épouvantails, des traîne-savates décidés à piller le garde-manger et à faire la fête. Peter LaFarge, un folk singer de mes amis, m'a donné deux colts à barillet, et j'avais quelque part une grosse Winchester automatique. C'était affreux de penser à ce qu'on pouvait en faire. Les autorités, le chef de la police (il y avait environ trois flics à Woodstock), m'avaient dit que si quelqu'un était blessé, si un avertissement tournait mal, c'est moi qui me retrouverais au poste. Ce n'était pas tout : s'il lui arrivait de tomber, un des enfoirés qui traînait ses bottes sur mon toit pouvait aussi m'envoyer au tribunal. Vraiment perturbant. J'avais envie d'incendier ces gens. Ces intrus, ces malades, ces pique-assiette, ces démagogues bouleversaient notre existence et, si je les envoyais paître, c'est moi qu'on accusait. La chose ne me séduisait en rien. C'était la croix et la bannière, chaque jour et chaque nuit. Tout marchait de travers, le monde était absurde, on m'acculait dans une impasse. Même les amis proches ne m'apportaient pas de réconfort.

Un jour d'été, au milieu de cette folie, je suis parti en voiture avec Robbie Robertson, le guitariste de ce qui s'appellerait plus tard le Band. J'ai eu l'impression de tomber d'une autre planète. Il me dit : "Alors, tu les emmènes où, maintenant ?"

J'ai répondu : "Qui ça ? - Eh bien, le rock and roll. Tout le monde." Tout le monde ! Ma vitre était baissée de deux ou trois centimètres. Je l'ai descendue entièrement. Le vent m'a giflé le visage et je l'ai laissé faire jusqu'à ce que ces mots s'évanouissent - c'était comme lutter contre une conspiration. Il n'y avait plus d'endroit assez loin. Je ne sais pas à quoi rêvaient les autres, mais moi, je rêvais d'horaires réguliers, d'une maison bordée d'arbres, avec une clôture blanche et des roses au fond du jardin. Ç'aurait été chouette. Mon rêve le plus cher. On apprend finalement que l'intimité peut se vendre, mais elle ne se rachète pas. Woodstock s'était transformé en cauchemar, en chaos. Il était temps de plier bagage, de chercher le beau temps, et c'est ce que nous avons fait. Nous nous sommes installés un moment à New York en espérant y démolir mon identité, mais rien n'a changé. C'était pire. On a repéré notre maison, et les manifestants paradaient devant chez nous en psalmodiant, en criant, en m'intimant de sortir pour que je les mène quelque part - mon devoir de conscience d'une génération. Un jour, nous avons même trouvé la rue bloquée, des agitateurs en faction devant la porte, qui hurlaient et se gobergeaient avec la bénédiction de la mairie. Les voisins nous haïssaient. Ils devaient me prendre pour une bête de carnaval - un rescapé du palais des Merveilles. Chaque fois qu'ils me croisaient, ils me regardaient comme si j'étais une tête réduite par les Indiens amazoniens ou le rat géant des jungles. Je faisais comme si de rien n'était. [...]

Joan Baez a enregistré une chanson que la radio passait souvent, dans laquelle elle m'interpellait - montre-toi, prends tes responsabilités, guide les masses, sois l'avocat, mène la croisade. Ça arrivait comme un appel du service public. La presse ne se résigne jamais. De temps à autre, il fallait que je parle, que je propose de moi-même une interview pour qu'on ne vienne pas enfoncer ma porte. [...] On me mitraillait de questions, et je répétais que je n'étais le porte-parole de rien ni personne, que j'étais seulement un musicien. Alors ils cherchaient dans mon regard une bouteille de bourbon ou une poignée d'amphétamines. Mais à quoi pensaient-ils ? Puis un article arrivait dans les kiosques avec une manchette du genre : "Le porte-parole refuse d'être porte-parole." J'avais l'impression d'être un bout de barbaque jeté aux chiens. Le New York Times publiait des interprétations boiteuses de mes chansons.


Le magazine Esquire montrait en couverture un monstre à quatre têtes : la mienne, et celles de Malcolm X, de Kennedy et de Castro. Qu'est-ce que ça voulait dire, bon Dieu ? [...]

J'étais malade des extrapolations bâties sur mes morceaux, de les voir retournés à des fins polémistes, d'être sacré Frère aîné de la rébellion, Pape de la contestation, Tsar de la dissidence, Baron de l'insoumission, Leader des écornifleurs, Empereur de l'apostasie, Archevêque de l'anarchie, Grand Manitou. Qu'est-ce que c'est que ces salades ? On peut retourner ça comme on veut, c'est autant de titres abominables. De noms de code pour hors-la-loi. »
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Rogojine
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Mer 4 Mai - 20:33

L'ami Bono

C'est l'un des passages les plus étonnants du livre. Fin des années 80, alors qu'il se remet d'une blessure à la main, Dylan tente de réveiller sa muse en berne. Il écrit quelques morceaux, rongé par le doute. Un invité le réconforte.

« Un soir, Bono, le chanteur de U2, dînait à la maison avec quelques amis. On a l'impression d'être avec lui dans un train - d'avancer, d'aller quelque part. Il a l'âme des poètes d'antan, et mieux vaut prendre garde en sa présence. Il peut rugir jusqu'au tremblement de terre. C'est aussi un philosophe qui se cache. Il avait apporté une caisse de Guinness. On parlait des sujets qu'on aime à aborder les longues soirées d'hiver - de Jack Kerouac notamment. Il connaît plutôt bien son oeuvre. Kerouac glorifiait des villes comme Truckee, Fargo, Butte, Madora - dont la plupart des Américains n'ont jamais entendu parler. Bono en sait plus sur lui que mes compatriotes. Il couperait la chique à n'importe qui. Me fait penser aux héros des vieux films qui rossent les salauds à mains nues pour arracher une confession. S'il était arrivé en Amérique au début du XXe siècle, il aurait été flic. Il semble connaître des tas de choses sur ce pays, et il est curieux de ce qu'il ne connaît pas.

Nous avons parlé de la célébrité et nous étions d'accord : le plus drôle, c'est que personne ne croit que c'est vous. Le nom de Warhol, roi du pop, est souvent revenu. [...] D'autres noms surgissent dans la conversation, et repartent aussi vite. Avec certaines connotations. Amin Dada, Lenny Bruce, Roman Polanski, Herman Melville, Mose Allison - Soutine, le Jimmy Reed de la peinture. Lorsqu'il a un doute au sujet de quelqu'un, Bono fait comme moi, il invente. Nous sommes capables l'un et l'autre de nous appuyer sur des arguments tant réels qu'imaginaires, et nous n'entretenons aucune sorte de nostalgie. La nostalgie n'a rien à faire nulle part, comptez sur nous pour vous en assurer. Il parle de l'arrivée des Anglais sur le continent, des colons de Jamestown, des Irlandais fondateurs de New York - et l'abondance, la gloire, la beauté, le miracle, la magnificence, le bon droit de l'Amérique. Je lui ai dit que s'il voulait en voir le berceau, il fallait aller à Alexandria, dans le Minnesota. [...]

Bono m'a demandé : "C'est où, Alexandria ?" Je lui ai expliqué que les Vikings étaient arrivés là autour de 1300 et qu'ils s'y étaient installés. On voit là-bas une statue en bois qui représente l'un d'eux, et qui ne ressemble en rien aux dignes Pères pèlerins. Il porte une barbe, un casque, un kilt, de hautes bottes à lanières, une grande dague avec un fourreau. Il tient une lance à bout de bras, et on lit sur son écu : "The Birthplace of America." Bono me demande comment y aller. Tu suis le fleuve, tu passes Winona, Lake City et Frontenac, et tu prends la Highway 10 jusqu'à Wadena. Là, tu tournes à gauche sur la 29 et tu tombes droit dessus. Sans problème. Maintenant, il veut savoir d'où je viens. Je le lui dis - de l'Iron Trail, Mesabi Iron Range. "Qu'est-ce que ça veut dire, Mesabi ?" C'est un mot ojibwa, qui signifie le pays des Géants.

La nuit avançait. On voyait de temps à autre, au large, les lumières d'un cargo. Est-ce que j'avais écrit de nouvelles chansons ? Il se trouvait que oui. Je suis passé dans la pièce à côté, je les ai sorties du tiroir, je les lui ai montrées. Il les a parcourues et m'a conseillé de les enregistrer. J'ai répondu que je ne savais pas, qu'elles finiraient peut-être au feu - j'avais de plus en plus de mal à produire des disques, à arranger tout ça. Il a fait "Non, non", et il m'a parlé de Daniel Lanois... U2 avait travaillé avec lui, ç'avait été un merveilleux collaborateur, il serait parfait, aurait des tas de choses à fourrer dans le mix. Son idée de la musique était proche de la mienne. Bono a décroché le téléphone, composé un numéro, m'a passé Lanois et nous avons discuté un moment. Il m'a dit en substance qu'il travaillait à La Nouvelle-Orléans, que je vienne le voir si j'étais dans le coin. Entendu. À la vérité, je n'étais pas pressé d'enregistrer. J'avais surtout en tête de remonter sur scène. Si je devais vraiment sortir un nouveau disque, ce serait dans ce but. La route était dégagée et je ne voulais pas compromettre mes chances de retrouver mon indépendance de musicien. J'avais besoin de mettre de l'ordre dans les choses, surtout d'éviter la pagaille. »

Joan Baez

Parmi les moments inattendus de "Chroniques", quelques hommages sans détour aux compagnons de la scène folk new-yorkaise du début des années 60. Le plus émouvant (et sincère ?) s'adresse à Joan Baez, qui fit beaucoup pour la renommée de Dylan, mais fut rarement payée d'amabilités en retour.

« Et la reine serait Joan Baez. Nous étions nés la même année. Si l'avenir allait nous réunir, il aurait été absurde, à ce stade, de l'envisager. Elle avait sorti un disque chez Vanguard, tout simplement intitulé Joan Baez. Je l'avais vue à la télévision, dans une émission consacrée au folk que CBS diffusait depuis New York dans tout le pays. Parmi les autres artistes au générique figuraient Cisco Houston, Josh White et Lightnin' Hopkins. Joan a chanté quelques ballades toute seule puis, s'asseyant à côté de Lightnin', elle a enchaîné plusieurs duos avec lui. Je ne pouvais détacher mes yeux d'elle, j'avais peur de cligner. Elle avait fière allure - des cheveux noirs et brillants, des hanches bien dessinées, de longs cils courbes - pas la poupée de chiffon. Je planais rien qu'à la regarder. Et puis il y avait sa voix - à conjurer le mauvais sort. Elle était comme tombée d'une autre galaxie.

Son disque se vendait bien, ce qui était facile à comprendre. Les chanteuses de folk étaient encore pour l'ensemble des Peggy Seeger, des Jean Ritchie et des Barbara Dane qui passaient mal auprès du jeune public. Joan ne leur ressemblait en rien et elle était unique en son genre. Il faudrait attendre quelques années avant que Judy Collins ou Joni Mitchell fassent leur apparition. J'aimais bien Aunt Molly Johnson ou Jeanie Robinson, plus âgées, mais elles n'avaient pas la personnalité incisive de Joan. Elle était dans un sens plus proche des chanteuses de blues, comme Memphis Minnie et Ma Rainey, que j'avais beaucoup écoutées. Ça n'était pas des gamines et elle non plus. Moitié écossaise, moitié mexicaine, elle avait une allure d'icône, on se serait quasiment sacrifié pour elle, et sa voix montait jusqu'à Dieu. En plus de ça, c'est une instrumentiste exceptionnelle.

Son disque chez Vanguard n'était pas de la roupie de sansonnet. Il était presque terrifiant - un répertoire impeccable dans le plus pur style traditionnel. Elle paraissait très mûre, elle était séduisante, intense, magique. Ce qu'elle faisait tombait très bien en place. Nous avions le même âge, et je me serais presque senti au-dessous de tout. Aussi bizarre que cela puisse paraître, quelque chose me disait que nous allions de pair - que ma voix serait le contrepoint idéal de la sienne. A cette époque, tout nous séparait - un gouffre, un univers. Du fin fond de ma province, j'avais pourtant le sentiment étrange que nous nous rencontrerions. Je savais peu à son sujet. Je ne pouvais deviner qu'elle était depuis toujours une vraie solitaire, à ma façon, que ses parents l'avaient trimballée dans toutes sortes d'endroits, de Bagdad à San José. Elle avait une bien plus grande connaissance du monde que moi. Dans ces conditions, elle ne pouvait quand même pas trop me ressembler.

Rien dans ses disques ne laissait percevoir aucune sorte d'intérêt pour les changements sociaux. Je trouvais qu'elle avait de la chance - d'avoir été vite exposée au meilleur répertoire, d'avoir grandi les deux pieds dans le folk -, qu'elle interprétait parfaitement, au-delà de toute critique, de toute étiquette. Sans égale. Et elle était hors d'atteinte - Cléopâtre dans un palais italien. Lorsqu'elle chantait, les dents vous tombaient des gencives. Il émanait d'elle une étrange puissance, à la manière d'un John Jacob Niles. Qui sait si elle n'allait pas vous planter ses crocs dans la nuque. J'avais peur de la rencontrer, et pourtant j'étais sûr que cela arriverait. Bien loin derrière, j'allais dans la même direction. Elle avait le feu en elle, ce même feu que je sentais en moi. [...]

Il était temps de quitter les Twin Cities [Saint Paul et Minneapolis, NDLR]. Comme à Hibbing auparavant, je commençais à me sentir à l'étroit et je ne voyais pas ce que j'allais faire de plus. Le monde du folk y était trop fermé, on pataugeait là-dedans comme dans une flaque de boue, et c'est à New York que je voulais être. Après une dernière nuit à Saint Paul, dans l'arrière-salle du Purple Onion où nous avions joué, Koerner et moi... muni de quelques fringues dans une valise, de ma guitare et de mon harmonica, je me suis planté dans les abords enneigés de la ville à l'approche de midi, et je suis parti trouver Guthrie en stop. Le patron, c'était toujours lui. »

Mon Héros

Adolescent, Bob Dylan était très rock'n'roll. Cuir, moto, banane, etc. Plus tard, il se choisit un bréviaire : "Sur la route", de Kerouac. Et un héros : Woody Guthrie, trimardeur chantant des années de la Dépression. Son premier modèle.

« C'était le même vertige de sillon en sillon. J'en haletais. J'avais déjà entendu Woody Guthrie, mais rien de plus qu'une chanson ici ou là - sa voix avec celle des autres, sans faire trop attention à lui, en survolant le tremblement de terre. Brusquement, le sol cédait sous mes pas, je n'arrivais pas à le croire. Cette emprise sur le monde, cette poésie, cette force. L'âpreté, l'intensité, la voix aiguisée comme une dague. Il ne ressemblait à personne, ses chansons n'avaient pas d'équivalent. Les mots roulaient hors de sa bouche comme des coups de poing. Le tourne-disque me prenait par le col et m'envoyait bouler. La diction était remarquable, le style personnel et parfaitement maîtrisé. Il appuyait, le moment voulu, sur la dernière lettre d'un mot, et l'effet était percutant. Quant aux chansons, inclassables, elles portaient le souffle entier de l'humanité. Pas une seule de médiocre. Woody Guthrie faisait place nette autour de lui. C'était pour moi une épiphanie. Une ancre d'un sérieux gabarit venait de soulever les eaux dans le port. [...]

J'ai nourri aussitôt une immense curiosité pour cet homme. Il fallait que je sache qui il était. Je n'ai pas mis longtemps. Dave Whittaker, un des grands manitous beatniks de Minneapolis, avait chez lui En route pour la gloire, l'autobiographie de Woody, et il me l'a prêtée. Je l'ai lue d'une traite, dans un ouragan. Le moindre mot chantait à mes oreilles comme un poste de radio. Guthrie écrit comme le vent tourbillonne et le son de la langue est un voyage à lui seul. Ouvrez son livre n'importe où, commencez n'importe quelle page et il court sous vos yeux. Qui est-il ? Un ancien peintre en lettres, originaire de l'Oklahoma, hyperactif. L'antithèse du matérialisme. Guthrie traverse la crise de 1929, la catastrophe du Dust Bowl - émigre vers l'ouest - enfance tragique, une vie de feu, au propre comme au figuré. Un cow-boy chantant, mais tous les cow-boys ne chantent pas comme ça. L'âme furieuse d'un poète - entre l'herbe sèche, la terre qui se craquelle puis se couvre de boue. Guthrie divise le monde en deux groupes, ceux qui travaillent et ceux qui ne font rien. Il vit pour la libération de la race humaine, veut créer un monde qui vaille d'y vivre. En route pour la gloire est un sacré bouquin. Enorme. Presque trop gros. [...] Les semaines suivantes, je suis plusieurs fois revenu chez Lyn pour écouter ces disques. Lui seul semblait en posséder autant. L'une après l'autre, j'ai commencé à les chanter, ces chansons. Elles me parlaient à tous les niveaux. Elles étaient le cosmos. Woody Guthrie ne m'avait jamais vu, n'avait jamais entendu parler de moi, pourtant je croyais l'entendre me dire : "Je vais m'en aller, je laisse ce travail dans tes mains. Je sais que je peux compter sur toi."

J'avais franchi les eaux, je chantais Guthrie matin, midi et soir - dans les fêtes, les cafés, dans les rues, avec ou sans Koerner - j'aurais eu une douche, je les aurais chantées là aussi. Il y en avait tant, et certaines peu connues, difficiles à trouver. Ses premiers disques n'étant pas réédités, il fallait chercher les originaux, et j'aurais remué ciel et terre pour y arriver. Je suis même allé à la bibliothèque de Minneapolis écumer les étagères (bizarrement, les bibliothèques municipales étaient les seules à détenir presque tout le catalogue Folkways). J'écoutais par le menu les chanteurs de passage pour vérifier ce qu'ils connaissaient de lui, et j'ai commencé à mesurer l'ampleur phénoménale de sa production - les ballades sur Sacco et Vanzetti, les chansons pour enfants, celles sur le Dust Bowl, le barrage de Grand Coulee, les maladies vénériennes, les syndicats et les ouvriers, les chants d'amours brisées aussi. Toutes d'immenses constructions, elles offraient mille scénarios pour mille situations. Woody peignait avec les mots et chaque mot comptait. Le phrasé stylisé, la voix de berger terreux et pince-sans-rire, la gravité merveilleuse des mélodies s'enfonçaient dans ma tête comme une scie circulaire. J'ai voulu l'imiter par tous les moyens. Certains le trouvaient peut-être rétro, pas moi. Je le trouvais parfaitement actuel, prophétique même. Je n'étais plus un morveux de folk singer, sorti de son trou six mois auparavant. De volontaire anonyme, j'étais quasiment sacré chevalier - du jour au lendemain, avec rayures et étoiles d'or.

L'impact de ces chansons était considérable, elles influençaient mes faits et gestes, jusqu'à ma façon de me nourrir, de m'habiller. Elles me disaient qui rencontrer, qui ignorer. La fin des années 50 et le début des suivantes ont vu apparaître les adolescents rebelles, auxquels je ne me suis pas identifié, du moins pas sincèrement. C'était informe et désorganisé. La fureur de vivre, le révolté sans cause manquaient de prise sur le réel - je préférais une cause perdue à pas de cause du tout. Les beat, quant à eux, diabolisaient le conformisme bourgeois, les artifices sociaux, et l'homme au costume gris. Les folk songs et Guthrie allaient à contre-courant de cet univers - qui semblait, en comparaison, unidimensionnel. Le folk et le blues ont façonné ma propre culture, et Guthrie me projetait dans une cosmogonie à part au sein de celle-ci. Toutes les cultures du monde ont leur intérêt, toutefois celle qui m'a accouché a abattu la même besogne que les autres réunies, et les chansons de Guthrie ont parachevé le travail. »

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http://musique.telerama.fr/edito.asp?art_airs=WEB1001781&srub=1

Un article sur la bande-son (désolé Zigmounette Wink ) et "Went to see the Gypsy" à écouter sur le site.
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Broots
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Mer 4 Mai - 21:41

Marrant, quand il parle de Guthrie ca me rapelle... moi
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Mer 4 Mai - 22:27

C'est Bob qui chante dans Went to see the Gypsy??? Shocked
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Richard 19
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Jeu 5 Mai - 11:04

zigmounette a écrit:
C'est Bob qui chante dans Went to see the Gypsy??? Shocked

Au début, oui. Après, je ne sais pas qui chante. Je n'ai pas les crédits de cette version, dont je ne je ne connaissais pas l'existence. On en apprend tous les jours sur ce vieux Bobby, et c'est cela qui est chouette!... du moins pour ses fans.
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Jeu 5 Mai - 13:59

Richard 19 a écrit:

Au début, oui. Après, je ne sais pas qui chante. Je n'ai pas les crédits de cette version, dont je ne je ne connaissais pas l'existence. On en apprend tous les jours sur ce vieux Bobby, et c'est cela qui est chouette!... du moins pour ses fans.

Je crois que l'autre c'est son organiste. Mais n'empeche que j'ai eu du mal à reconnaître Bob batman

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Rogojine
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Jeu 5 Mai - 18:42

zigmounette a écrit:


Je crois que l'autre c'est son organiste. Mais n'empeche que j'ai eu du mal à reconnaître Bob batman

Mr. Green

Me too...je me méfie avec ce vieux renard, il ne surgit jamais là où on l'attend (c'est ce que j'aime Razz )
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Broots
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Jeu 5 Mai - 23:11

je trouve pas Went To See The Gypsy sur le site Sad
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 6 Mai - 1:05

Broots a écrit:
je trouve pas Went To See The Gypsy sur le site Sad

Oh le pas-doué Razz

http://musique.telerama.fr/edito.asp?art_airs=WEB1001788&srub=1

Wink
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 6 Mai - 1:07

Rogojine a écrit:
Me too...je me méfie avec ce vieux renard, il ne surgit jamais là où on l'attend (c'est ce que j'aime Razz )

tiens, c'est vrai, Bob a un p'tit air de renard... Razz
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Broots
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MessageSujet: Re: "Chronicles" by Bob Dylan   Ven 6 Mai - 1:31

merci Zigmounette, heureusement que t'est la Mr. Green
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